Sur la route de Montfaucon à Yssingeaux, après avoir laissé sur votre droite le village de Nolhac, un panneau vous indique que vous entrez au lieu-dit La Chapelette. À votre gauche, mais difficilement visible depuis la route, le barrage de La Chapelette retient l’eau du Lignon. Quelques dizaines de mètres plus loin, vous passez devant le restaurant de La Chapelette et devant la petite chapelle construite sur un rocher. Vous vous engagez alors sur le viaduc de la Chapelette.

Imaginez maintenant que vous êtes en 1794. Il n’y a pas de barrage de la Chapelette, pas de restaurant de la Chapelette, pas d’oratoire nommé Chapelette. Vous avez d’abord sur votre droite une auberge appelée La Barraque ; puis plus bas, au niveau des rochers de l’actuel oratoire, vous laissez le chemin qui descend sur la gauche et rejoint le village de l’Enceinte. Votre route tourne sur la droite, elle descend jusqu’au pont de l’Enceinte qui vous permet de traverser le Lignon avant de remonter en direction d’Yssingeaux.
Imaginons que vous faites ce trajet de Montfaucon à Yssingeaux un certain jour de 1794, plus précisément le cinq floréal, ou 24 avril. Il est midi passé, vous faites une pause dans l’auberge La Barraque, tenue par Pierre Chaniac dit Boury et son épouse Marie Limouzin. Le hasard vous rend témoin d’une scène que vous n’oublierez pas, elle sera à l’origine de la fondation de la petite chapelle.
Un individu est entré dans l’auberge il y a quelques minutes. Cet homme vous est inconnu, mais vous avez reconnu son habit et savez qu’il est exécuteur des hautes œuvres, c’est un bourreau requis pour exécuter une sentence de mort. Soudain on entend claquer plusieurs coups de fusils venus de l’extérieur, 3 coups, peut-être 4, cela ne peut pas venir de loin. Marie Limouzin se précipite à une des petites fenêtres, « mas, qu’aquò es ? ». Vous vous placez à une autre fenêtre. Tout s’enchaîne très vite. Trois gendarmes à cheval passent au galop devant vous, un quatrième homme est trainé au sol par une chaîne ; c’est un prisonnier qui vient de tomber de son cheval. Le bourreau est déjà sorti de l’auberge, il crie pour les arrêter mais au même moment, la chaîne du prisonnier se brise ; il n’est plus retenu et se précipite en face dans la pente rocheuse qui descend vers la rive du Lignon. La scène n’est pas finie. Deux individus armés apparaissent, ils poursuivent les gendarmes. Le bourreau s’est maintenant placé au milieu de la route, pistolet à la main, il leur ordonne de s’arrêter. Un des deux assaillants lui répond par de nouveaux coups de feu. Personne n’est touché. Le danger s’étant rapproché, vous devez vous écarter de la fenêtre, mais c’est le retour au calme, les assaillants ont disparu.
Ce qui s’est passé, vous l’apprenez peu de temps après. Le prisonnier que vous avez vu s’échapper, c’est Joseph Maurin, prêtre originaire d’Yssingeaux, connu pour s’être engagé dans le camp contre-révolutionnaire. Il a été arrêté il y a quelques jours à Lapte. En résistant à son arrestation, il a tué deux gardes nationaux, un de Montfaucon, l’autre de Sainte-Sigolène. On l’a condamné à mort. En cette journée du 5 floreal, on le transfère depuis Le Puy vers Montfaucon où la sentence doit être exécutée. Des partisans de Maurin ont organisé cette attaque, leur objectif est atteint, Maurin a pu se libérer et vivra un moment dans la clandestinité jusqu’à ce que le cours de l’histoire lui permette de reprendre une vie publique.
Pour compléter le récit de cet évènement, on ajoutera que deux gendarmes du détachement avaient été blessés par les premiers tirs et étaient tombés de cheval. Des membres de la garde nationale incendièrent l’auberge de La Barraque, les proches de Pierre Chaniac étant soupçonnés de complicité. Un des assaillants, André Ferrier dit Gamon fut retrouvé et fut tué dans les rues d’Yssingeaux.
Plus tard, après les derniers soubresauts de cette période, Maurin se réinstalla à Yssingeaux ; en 1854, en geste de pieuse reconnaissance, il fit construire l’oratoire qu’il dédia à Notre-Dame du Bon Secours 1, sur le lieu même de son évasion. Quelques années auparavant, tout près de là, Lo Bragaire avait achevé de creuser son tunnel (voir article précédent)

La source première de cet article est l’ouvrage La Révolution de 1789 dans le Velay, de Maxime Rioufol, publié en 1904. Il est consultable en ligne sur le site Gallica, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bd6t5399025t
Vous pouvez également lire l’article du journal Le Progrès, de 2015, https://www.leprogres.fr/haute-loire/2015/09/27/maurin-un-autre-batisseur-du-lieu
- L’oratoire de La Chapelette est dédié à Notre-Dame du Bons Secours ; il n’est pas adressé à Marguerite de La Séauve, contrairement à ce qu’affirment certaines cartes. ↩︎